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Hervé Le Crosnier, maître de conférence à l’université de Caen [1], intervenait mardi 16 janvier 2007 à Houlgate [2] dans le cadre d’une formation intitulée "Le traitement de l’information sur Internet" destinée à des animateurs de Points Information Jeunesse, à des animateurs multimédias et à des stagiaires en formation. Voici quelques extraits de sa présentation [3].

La société de l’information est centrée sur :

  • l’information (qu’elle concerne la finance, la gestion, les sciences, les logiciels...),
  • la culture,
  • et la manipulation de symboles (médias, publicité).

L’information produite aujourd’hui sur Internet l’est massivement de façon non marchande et non propriétaire sur des blogs, des sites de rédaction partagée comme Wikipédia, etc.

L’expression "révolution pro am" (professionnel / amateur) désigne cette évolution qui voit des amateurs devenir aussi capables de produire de l’information que des professionnels. Et cela, sans capital : il suffit d’avoir le capital pour lire (c’est-à-dire presque rien : l’accès à un ordinateur connecté à Internet) pour posséder le capital pour produire. Le montant du "ticket d’entrée" pour produire est très faible (pas pour toutes les couches de la population, il est vrai).

De plus, Internet permet une "économie de la longue traîne" qui permet à une production d’exister même si elle ne bénéficie pas d’une audience importante : le coût marginal de stockage d’information étant faible, les infos restent en ligne et finissent par se diffuser avec le temps (cf. le cas du libraire en ligne Amazon qui vend plus de livres anciens sur Internet qu’il ne s’en vendait hier en librairie).

Notre espace public dans la "vraie vie" est de plus en plus difficile à maîtriser, entre autres à cause de la mondialisation des échanges. Mais l’on possède par Internet des moyens de participer à cet espace public et de produire ou diffuser une information différente de celle que produisent les médias globaux.

On assiste à une extension de la sphère publique par la participation des citoyens :

  • on constate régulièrement des conséquences politiques de blogs,
  • on sait l’"effet Dracula" qu’a eu en 1997 la mise en lumière de l’AMI (accord multilatéral sur les investissements, qui revient aujourd’hui sous le nom d’AGCS - Accord général sur le commerce des services [4], lorsque le Monde diplomatique a mis en ligne le texte de l’AMI et que tout le monde a pu en prendre connaissance. Dès lors, la connaissance du texte a changé la nature du débat public ; les critiques ont renvoyé directement au texte ; on n’était plus dans un débat idéalisé),
  • voir aussi le journalisme citoyen : Agoravox.fr [5] ou le site Ohmynews qui a aidé à l’élection du président Roh en Corée, ou encore la multiplication sur Internet de témoignages qui ne sont plus seulement ceux de "grands témoins", mais de citoyens (la mort d’un manifestant lors du sommet de Gènes en 2002, où des témoignages photos et vidéos ont fait changer la version de la police ; les photos de scènes de torture dans la prison d’Abu Ghraib…). Bien sûr, il peut y avoir de faux témoins ; mais il y a toujours plusieurs témoins.

Tout cela peut faire de la cacophonie ; c’est l’objection de "la tour de Babel" : on se sait plus qui écouter. Mais dans les réseaux se mettent place des structures de validation reposant sur la notoriété des personnes qui écrivent ou font circuler de l’information.

Par exemple, la critique de livres dans Amazon : Amazon gère la notoriété des lecteurs à l’aide de différents critères : il s’agit de savoir si c’est une vrai personne (si elle est cliente chez Amazon et a payé par carte bleue, on peut supposer que c’est le cas), si elle a écrit d’autres revues de livres, etc. La gestion de la notoriété peut aussi prendre en considération le nombre d’"amis" que possède une personne.

Après l’ère agricole et l’ère industrielle, nous sommes entrés avec Internet dans l’ère de l’information ou de la connaissance. C’est celle qui rapporte le plus aujourd’hui, celle qui définit les rapports de force dans les pays et au plan international. Le coût de reproduction d’un bien numérique tendant vers zéro crée une économie de l’abondance.

Il est important de porter sur celle-ci une lecture critique d’éducation populaire, qui est rendue possible car Internet crée une affordance [6] en apportant un caractère coopératif à la société de l’information. On a produit au départ un réseau avec des techniciens, puis les utilisateurs s’en sont emparé. L’architecture du réseau et sa neutralité sont des biens publics à protéger, notamment quand les médias globaux souhaitent se l’approprier. Dans ce contexte, les logiciels libres sont à défendre car ils permettent d’accéder sans droit de péage à cette information non marchande et non propriétaire.

On est en train d’inventer une écologie (science de la complexité) numérique, qui va à l’encontre des règles apprises à l’école et dans notre vie professionnelle. L’enjeu est la relation entre vie publique et vie privée, et de garantir la non appropriation privée de la société de l’information. Il y aura toujours des contradictions en travail dans cette écologie. Les conflits peuvent prendre de la violence, se voir apporter des solutions plus ou moins bonnes, mais se traduiront par un partage supérieur de connaissances.

La question est : comment va t-on traiter ces contradictions ?

  • en leur appliquant les ressorts de l’ancienne économie : les protections DRM sur les fichiers qui rendent les formats illisibles sur différents supports ; la loi DADVSI qui se trouve dépassée lorsque les décrets d’application sortent, du fait que des grands éditeurs (comme EMI) abandonnent les DRM ou (comme Vivendi) se lancent dans du gratuit financé par de la publicité ?
  • en faisant de la connaissance un bien public (cf l’ouvrage de Philippe Aigrain Cause commune) ; en profitant du coût nul de reproduction, des systèmes de coopération et de validation qui s’élaborent pour partager de la connaissance (on parle de la capacité future du "Web 3.0" à créer des labels collectivement).

Par exemple, le journalisme citoyen remet sérieusement en cause le statut du journaliste professionnel. Des journalistes souffrent depuis que les internautes peuvent réagir sur Internet à leurs articles. Là aussi, nous devrons découvrir des moyens nouveaux pour redéfinir la place du journaliste professionnel. Si la remise en cause de l’expert peut être une remise en cause du mode de fabrication de l’expert, elle ne doit pas remettre en cause le travail de l’expert.

On parle d’"Empowerment", c’est-à-dire du renforcement du rôle de l’individu qui produit de l’information. Cette production d’information nécessite un travail (de recherche et recoupement de l’information, d’effort de rédaction, de présentation d’orthographe…). On peut dire que nous sommes tous potentiellement producteurs d’information... à condition de la travailler. Il ne s’agit pas de faire des copier-coller, de réagir à un article sans l’avoir lu, etc. Tous citoyens, oui. Tous experts ? Sans doute pas.

Bref... S’il y a un secteur qui a tout à gagner à s’investir dans Internet, c’est l’éducation populaire !

Références :


[1] http://users.info.unicaen.fr/~herve/.

[2] Au Centre régional d’Education Populaire et de Sports - Creps.

[3] J’espère ne pas trop déformer les propos entendus.

[4] Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/AGCS.

[5] Voir Agoravox : le Web 2.0 citoyen.

[6] Les "affordances" désignent les nouvelles pratiques induites par de nouveaux produits, comme celles qu’un designer suscite à partir d’objets qu’il conçoit.

Mis en ligne le vendredi 19 janvier 2007 sur http://www.generationcyb.net.

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