Education populaire et TIC : mise en perspective et enjeux

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Communication de Nathalie Boucher-Petrovic, aux Roumics le 15 juin 2006 à Lille



Nathalie Boucher-Petrovic est doctorante à l’Université Paris 13 - MSH Paris Nord. Voici les principaux extraits de son intervention lors de la journée Roumics sur les TIC et l’éducation populaire, à Lille le 15 juin 2006.

Ce type de croisement [entre éducation populaire et technologies de l’information et de la ommunication], tant dans la réflexion que dans la pratique reste rare. Alors que les enjeux des TIC liés à tous les autres domaines, font l’objet d’innombrables colloques et rencontres. Alors qu’il me semble que les TIC offrent des concrétisations fécondes aux idéaux de l’éducation populaire. Et c’est cette idée qui a été le fil rouge de mes recherches jusqu’à présent. Même si sur le terrain des "mouvements d’éducation populaire" en France, je n’en trouvais que peu d’échos concrets. En effet, lorsque je commence à m’intéresser au sujet (en 2002), deux problèmes se posent :

1) Premièrement, on ne parle plus d’éducation populaire, ou alors en termes de crise et de ringardise (avec beaucoup de mépris).

2) Deuxièmement, le lien entre éducation populaire et TIC, voire société de l’information et médias, est très peu fait (excepté dans certains discours de grandes fédérations d’éducation populaire).

En l’espace de 4 ans, il y a donc eu beaucoup d’évolutions qui ont mené notamment jusqu’à cette Roumics.

...

Concernant les mouvements d’éducation populaire, citons quand même les réflexions et/ou pratiques autour des TIC des Centres sociaux (Espaces publics numériques, logiciels libres), de Peuple et culture (réflexion sur les TIC), de La Ligue de l’enseignement (surtout sur les médias et la société de l’information), des Foyers ruraux avec notamment le projet d’université permanente rurale en ligne des échanges et des savoirs (Auprès) [1], d’ATD Quart Monde qui a depuis longtemps développé des projets utilisant des ordinateurs, des réseaux, qui s’est investi dans le SMSI [2], des Webtrotteurs des quartiers, projet qui a démarré en 2002, porté au départ par Vecam et aujourd’hui par l’association Urbanprod.


Sommaire

Après la crise, une éducation populaire réactualisée ?

J’aimerais maintenant dire un mot sur le contexte actuel, notamment par rapport à ce que j’ai dit précédemment. Comme j’ai évoqué la fameuse ringardise et la crise de l’éducation populaire ou en tout cas de ses institutions, il faut aujourd’hui mettre l’accent sur sa nouvelle actualité dont les signes se multiplient. Il y a en effet un regain de faveur par rapport à cette notion, depuis 1998 environ.

...

Il y a donc un renouveau certain, mais rien d’étonnant à cela ; en effet, l’éducation populaire a déjà eu plusieurs renaissances souvent à des moments de crise, dans des situations d’urgence. Ne vient-elle pas aujourd’hui questionner l’urgence à repenser ? L’éducation populaire me semble être une démarche toujours interrogatrice qui s’oppose aux mille et une certitudes pour ne pas dire modèle unique ou pensée unique, qui sont légion. Le conflit si mal vu par ailleurs, est une dimension fondamentale dans les démarches d’éducation populaire.


Des liens entre éducation populaire et TIC ; influence réciproque ?

Il a été question tout à l’heure des réseaux humains, de l’usage. La démarche prime sur l’outil bien évidemment, mais c’est toujours utile de le rappeler (les TIC ne venant qu’en support d’une démarche, même si leur nature appelle aussi à questionner les démarches justement).

Tout d’abord, il est certain que les TIC offrent des opportunités d’élargissement des lieux d’échange, de débat et d’interaction ; autrement dit de l’espace public. Ces mutations en cours interrogent l’émergence de nouvelles modalités de participation citoyenne à la vie publique. A côté de ça, (et non à cause des TIC) il y a actuellement un besoin prégnant de redonner du sens à la démocratie et l’apparition d’une nouvelle revendication : la réappropriation de l’espace public par les citoyens ; celle-ci passant par des modalités rénovées d’expression et de participation dans l’espace public. Et pas seulement de l’une ou de l’autre...

Par ailleurs, comme je l’ai dit, cela n’est pas anodin, puisque révélateur de ces nouvelles revendications ; l’éducation populaire est de retour dans le débat public. Cette notion aurait une nouvelle résonance dans un contexte marqué par un espace public fragmenté, par une crise économique et sociale, par la remise en cause des institutions publiques et par le besoin "d’éducation tout au long de la vie". On dit souvent que l’éducation populaire fait lien, entre les choses, les gens, c’est souvent une démarche qui nécessite de la transversalité. On sait pourtant qu’à force de spécialiser, dans des champs, des activités, des catégories de "public" de "population"... cette transversalité tend à disparaître... les TIC, là encore avec l’idée de réseaux et de mutualisation, peuvent aider à retravailler cette nécessaire transversalité.

Dans ce contexte, le rôle de l’éducation populaire comme démarche visant la participation des citoyens à un espace public commun et leur émancipation se trouve réinterrogé à la fois par les nouvelles revendications et par les nouveaux outils qui peuvent les servir. De ce fait (mais pas uniquement), il y a actuellement une recomposition du champ de l’éducation populaire autour des questions liées notamment :

  • à l’altermondialisme,
  • aux réseaux d’information et de communication
  • et aux nouvelles formes de participation à l’espace public

A cet égard, les arguments des promoteurs de la société dite "de l’information" font bien évidemment écho au rêve et aux idéaux des militants d’éducation populaire. Développement de la citoyenneté, diffusion des savoirs, démocratisation de la culture... ces idées chères aux acteurs de l’éducation populaire trouveraient de nouvelles opportunités avec les TIC. Le mouvement des logiciels libres, les nouveaux outils d’expression et de collaboration (notamment les wikis, spip et blogs) ne représentent-t-il pas le pendant technique des valeurs de partage et de coopération chères à l’éducation populaire ?

Il me semble donc que la question des TIC permet de réactualiser les valeurs chères aux militants d’éducation populaire et de renouveler les pratiques traditionnelles. Dans le même temps, l’éducation populaire se trouve elle-même réinterrogée par les nouveaux outils, je l’ai dit. Dans ce contexte, il y a (surtout dans les discours) une volonté de reconquête du projet historique en l’actualisant à la lumière des enjeux contemporains, mettant en œuvre des stratégies de relégitimation et d’actualisation du projet historique d’éducation populaire.

Corrélativement à ces recompositions, de nombreuses actions visant à développer la citoyenneté et à renforcer la démocratie se font jour, souvent en dehors des espaces institués. Cafés citoyens, expertise citoyenne, partage des savoirs, journaux citoyens, blogs citoyens, médias alternatifs, wikis, forums sociaux : ces pratiques en émergence créent de nouveaux espaces d’expérimentation démocratique et interrogent à leur tour les milieux institués de l’éducation populaire.


Retour sur une enquête (en cours d’analyse) sur les médias, TIC et éducation populaire

De l’enquête réalisée en partenariat avec l’Injep et Denis Adam en 2005 [3], il ressort que les 122 associations d’éducation populaire qui ont répondu, sont largement équipées en supports d’information et de communication. On note une très forte présence du multimédia (pour 80%), la question préalable de l’équipement semble donc être dépassée. Mais le caractère interactif du multimédia est rarement mis en œuvre, tout comme les outils collaboratifs des TIC. Or, nous l’avons vu ce matin, c’est bien là tout l’enjeu des relations TIC/éducation populaire. La majorité des associations utilisent les outils d’information et de communication (médias et TIC) principalement pour transmettre de l’information, plus que pour communiquer.

Enfin, 1/3 des associations interrogées n’ont pas d’avis sur la société de l’information (cela met en lumière le décalage entre les niveaux - national (siège)/ local, en effet, parallèlement à cette enquête j’ai pu interroger plusieurs responsables nationaux de fédérations, et la plupart ont un avis, un discours sur la société de l’information). Il reste que 50% des associations qui émettent un avis sur la société de l’information, le font de manière critique et essentiellement négative, mais moins d’1/3 conduisent des actions d’éducation ou de critique des médias. La rupture est encore plus flagrante si on juge par rapport à la production puisque cela signifie que plus de 50% des associations produisent des supports médiatiques sans mener d’action critique vis-à-vis de ces médias.

Concernant le lien avec l’éducation populaire (reconnaissance, attachement, rejet, etc.), le fichier utilisé privilégie largement une surreprésentation des associations se reconnaissant dans l’éducation populaire (plus de 80%). Pour autant, il faut souligner la diversité des approches et des définitions qui peuvent être mises derrière ce vocable. Une véritable typologie n’est pas facile, mais quatre grandes notions semblent se dégager et parfois se croiser :

  • Un acte éducatif différent de celui de l’école (non formelle, pédagogie particulière, tout au long de la vie,...)
  • Un accès pour tous à l’éducation, à l’information, à la culture,...ou à certaines de ses formes (la musique, l’art,...)
  • Un "rattrapage" privilégié pour des publics particuliers (les chômeurs, les femmes, les jeunes...)
  • Une manière d’agir sur la transformation de la société, du monde, d’en devenir un acteur du changement

Lorsqu’il y a un phénomène de reconnaissance et d’inscription dans une continuité par rapport à l’éducation populaire, cela ce fait essentiellement selon deux modes :

  • Idéologique : conception de la société, importance de l’éducatif, démocratisation
  • Institutionnel : appartenance à un réseau ou à une origine historique (qui vient justifier la référence)


Quelques éléments conclusifs et pistes de réflexion

"Est-ce de l’éducation populaire ? Si cela vous fait plaisir de le penser, pourquoi pas, c’est comme cela que vous donnerez vie à cette notion. En soi, elle n’existe pas." [4] Cette remarque de Geneviève Poujol montre, en dehors de l’aspect "mythe", "valeurs", "idéologie" que je ne développerai pas ici, à quel point il est vain de chercher une définition univoque de l’éducation populaire.

D’où mon premier point ; le caractère composite de l’éducation populaire me semble être un élément fondamental (un préalable) pour appréhender ce qui se fait et se dit sous ce vocable. S’il est donc vain de chercher des critères univoques décrivant des démarches d’éducation populaire, certains invariants peuvent être mis en avant (articulation collectif/individuel, démocratisation, humanisme, pédagogies actives, méthodes, expérimentation) et encore... entre transformation sociale et démocratisation, conflictualité et pacification sociale, émancipation et intégration, offre d’activités et co-construction, démocratisation culturelle et démocratie culturelle, éducation populaire ou éducation du peuple, et les différentes conceptions de la société, de l’individu, de la laïcité, du politique, les tensions et divergences sont nombreuses. Mais je n’ai pas le temps de développer ces invariants et ces tensions ici. Quoi qu’il en soit, il existe donc plusieurs visions de l’éducation populaire ; visions qui sont en conflit et qui portent la trace des ascendances historiques et idéologiques. Du même coup, on constate également et logiquement des divergences dans les approches par rapport aux TIC.

Deuxième point, si l’on se réfère aux idéaux historiques dont ses acteurs se réclament, l’éducation populaire est également à l’œuvre ailleurs que dans les institutions qui en portent le nom. L’éducation populaire se recompose je l’ai dit, beaucoup de choses se font dans le champ institutionnel mais aussi en dehors (l’éducation populaire hors les murs). L’éducation populaire est donc multiple, prenant des formes diverses, notamment autour des TIC, elle s’enrichit et se renouvelle. Mais beaucoup de démarches et d’outils traditionnels sont à réactualiser ; il ne s’agit donc pas de nier tout ce qui a été fait. C’est bien ce à quoi les acteurs de l’éducation populaire peuvent s’atteler (et certains ont commencé) : l’articulation des pratiques traditionnelles et de ce que permettent les TIC. Dans cette dynamique, il est intéressant de s’interroger sur la capacité des acteurs de l’éducation populaire à participer, à côté d’autres acteurs sociaux, à la construction d’un modèle de société de l’information alternatif.

Enfin, troisième point, dans le mouvement multiple de réappropriation de l’espace public, il s’agit pour les acteurs de l’éducation populaire de réfléchir à l’espace public comme espace commun (elle fait lien) ; physique (rue, espaces, lieux, équipements) mais aussi symbolique (médiatique, discursif etc.). Si du côté des médias alternatifs, de la critique des médias ou de l’éducation aux médias, beaucoup de choses se font (surtout en dehors du champ de l’éducation populaire), il me semble que l’éducation populaire ne doit pas renoncer à jouer aussi un rôle dans l’espace médiatique occupé par les médias de masse.

Certes, les actions issues de l’éducation populaire sont très peu médiatisées, elles n’ont en effet rien de spectaculaire, il s’agit souvent d’un travail de fourmi, d’une attention à la personne, aux groupes, à la singularité de chacun, de pratiques expérimentales toujours questionnantes... on comprend aisément pourquoi cela n’intéresse pas les médias de masse, et justement tout l’intérêt des réseaux numérique et des TIC pour informer et communiquer sur ces espaces d’expérimentation singuliers.

En effet, ce que fait l’éducation populaire sur les territoires, dans les lieux ou non lieux, dans les quartiers, dans la rue, dans les institutions et en dehors, en marge ou non, avec les gens et les groupes, etc. n’est pas reproductible et ne peut être standardisé. Dans ce sens, une démarche d’éducation populaire ne peut se réduire à des dispositifs, en cela, les possibilités offertes par les TIC (mise en lien, réseaux, coproduction, dynamiques) constituent des supports plus que pertinents pour ses actions.

Enfin, pour terminer, dans les dernières revues que j’ai évoquées, le terme "utopie" est utilisé pour caractériser l’éducation populaire et cela est juste. Cette dimension utopique est primordiale, et n’a rien de péjoratif. Le paysage social pousse à la résignation, et l’éducation populaire a un rôle à jouer concernant la libération des capacités d’imagination, réfléchir à des modèles alternatifs me semble pouvoir être une de ses priorités. Dans ce domaine, il me semble que si depuis quelques années, les mouvements se sont montrés frileux par rapport à la question politique, je constate une tendance à reprendre position dans le champ politique (mais là encore, pas de généralisation). N’est ce pas l’utopie qui a permis à l’éducation populaire d’innover ? Beaucoup d’innovations sociales ont pris pied dans ces mouvements, l’éducation populaire a souvent été ce laboratoire permanent d’expérimentation de projets, de méthodes, de liens, d’activités. Enfin, dans le même ordre d’idée, son rôle subversif (de contre-pouvoir) est une autre composante fondamentale selon moi.

[1] http://www.mouvement-rural.org/aupres_pres.php

[2] Sommet mondial sur la société de l’information

[3] Enquête nationale adressée aux associations agréées "jeunesse et éducation populaire" et celles abonnées au site http://www.educ-pop.org (environ 800 au total). Nathalie Boucher-Petrovic, Denis Adam et Institut National Jeunesse Education Populaire.

[4] Geneviève Poujol ; aux adhérents de Peuple et Culture, Lettre de Peuple et Culture n°3, page 24, novembre 1990.

Mis en ligne le vendredi 7 juillet 2006 sur http://www.generationcyb.net.

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