Pratiques communautaires des jeunes sur Internet - Pourquoi MySpace attire les jeunes

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Le temps de l’adolescence est un temps très important de socialisation. Attendez-vous à ce que, de plus en plus, les pratiques et enjeux de cette sociabilité se jouent sur Internet, et en particulier sur un site qui a fait apparition en France en août 2006 : MySpace, qui est déjà aux Etats-Unis le second site le plus visité [1].

Le site américain http://www.myspace.com (son équivalent français est http://fr.myspace.com) était à l’origine un lieu d’échange entre artistes et musiciens. Il est devenu depuis le principal "réseau social" des jeunes américains.

Quel attrait représente t-il aux yeux des adolescents ? Que viennent-ils y faire ? Les parents et éducateurs peuvent-ils et doivent-ils les accompagner - et comment - dans ce nouveau monde... ou simplement le regarder de loin comme une menace et un lieu de péril ?

L’engouement pour MySpace

Myspace se définit comme "une communauté online qui te permet de rencontrer les amis de tes amis" [2]. Lors de son inscription (gratuite), on peut y lire "Tu connais peut-être l’ami de l’ami de Brad Pitt sans le savoir". Son slogan est "Le succès de MySpace repose sur le respect de la vie privée de ses membres", mais l’activité de l’internaute qui entre pour la première fois sur fr.myspace.com consiste à :

  • saisir ses données personnelles (nom, prénom, mail, code postal, sexe, pays, date de naissance),
  • mettre en ligne une ou plusieurs photo(s) (facultatif),
  • inviter des amis à venir voir sa future page Myspace en saisissant leurs adresses e-mail (facultatif),
  • terminer la création de sa page Web en créant une adresse du type www.myspace.com/mabellepage, que l’on va alimenter peu à peu en textes (textes libres ou infos sur les thèmes proposés : Intérêts & Personnalité, Noms & Pseudos, Infos générales, Style de vie, Ecoles, Jobs, Réseau pro, Musiques et images), en photos, en vidéos, en choisissant de créer des liens vers les pages d’autres membres de Myspace, etc.

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Larry D. Rosen estime qu’un membre de Myspace aux Etats-Unis se relie ainsi à 200 "amis" en moyenne, dont 75 sont des "amis proches" - que, la plupart du temps, la personne n’a jamais rencontré et ne rencontrera jamais. La plupart des membres ont connu Myspace par un ami et passent sur le site 2 heures par jour, 5 jours par semaine, à discuter avec d’autres membres par e-mail, messagerie instantanée ou en rédigeant des billets sur leur blog Myspace.

Dans le long article de Michelle Andrews [3], la chercheuse Dana Boyd estime que ce réseau social n’est qu’une transposition de pratiques sociales adolescentes dont le cadre était auparavant le café, la MJC, le bas d’un immeuble... Aujourd’hui, les jeunes ont moins de moyens de mobilité et les lieux où ils pourraient se retrouver entre eux sont plus rares. Gratuit à part le coût de connexion, ouvert 24h sur 24, MySpace est un outil plus complet que la messagerie instantanée ou le téléphone portable.


MySpace : un jeu risqué ?

Les risques potentiels que présente MySpace pour un adolescent sont de divers ordres. Tout d’abord, depuis sa page MySpace dont l’apparence évoque l’intérieur d’une chambre d’ado, il a l’impression de ne communiquer qu’avec ses amis, alors que des centaines de milliers d’internautes peuvent visiter sa page et ses données personnelles.

Se pose donc la question de l’exposition sur Internet de sa vie privée et de celle de ses proches. Lorsque qu’un internaute crée sa page, MySpace lui demande donc de saisir des informations personnelles sans réellement l’informer sur l’absence de confidentialité qui peut en résulter. MySpace encourage ainsi à donner son adresse mail personnelle, sa ville de résidence, le nom de son établissement scolaire, etc. MySpace encourage aussi à se créer le plus d’amis virtuels possibles (c’est parfois un peu à qui pourra en afficher le plus) qui auront accès à ces informations et à d’autres, car MySpace peut être le lieu où, en texte, photos ou vidéos, on révèle ses petits secrets et où l’on déverse ses humeurs... sans réaliser qu’un professeur ou un recruteur peut découvrir un jour ces informations [4].

Une étude menée en juin 2006 par Larry D. Rosen à Los Angeles (voir ci-dessous) montre que tous les parents sous-estiment la quantité d’informations personnelles mise en ligne par leur enfant sur MySpace, comme ils sous-estiment aussi le temps qu’il y passe chaque semaine.

Outre l’atteinte à la vie privée, MySpace recèle aussi un risque de dépendance (un "MySpacer" américain passe deux heures chaque jour sur le site) et un risque d’exposition à la publicité (les écrans publicitaires sont déjà très présents sur le MySpace français).

Une autre étude de Larry D. Rosen publiée en août 2006 montre que les jeunes internautes entre 10 et 17 ans se défendent mieux en 2005 qu’en 2000 contre les sollicitations à caractère sexuel et les cyber incivilités, et en paraissent moins affectés lorsqu’elles se produisent. 26% des usagers de MySpace interrogés ont interdit l’accès à leur page à au moins un autre usager.

Car là est la hantise des parents et des éducateurs : qu’en est-il des pédophiles qui, sous couvert de pseudos, approchent des enfants ou des jeunes sur Myspace en paraissant s’identifier à leurs centres d’intérêts ? Larry D. Rosen soulève cette question dans plusieurs études accessibles en ligne sur son site www.csudh.edu/psych/lrosen.htm [5]. L’une d’elles montre qu’un tiers des membres de Myspace a eu l’expérience d’au moins une rencontre désagréable sur le site, mais que seulement 7 à 9% ont été approchés dans la perspective d’une sollicitation à caractère sexuel (les majeurs le sont davantage que les mineurs). La plupart des membres, lorsqu’ils s’aperçoivent qu’un dialogue ou une relation "dérape", interdisent tout simplement l’accès de l’interlocuteur à leur espace Myspace.


MySpace : un enjeu éducatif

Comment jouer son rôle de parent ou d’éducateur dans ce nouveau contexte ? "Parenting in this virtual world doesn’t require a whole new set of skills, though a little technological savvy sure doesn’t hurt. What it does require is a willingness to pay attention, ask a lot of questions, and set some rules and stick by them, even at the risk of making your kids mad at you-familiar parenting territory" [6] : "Etre parent dans ce monde virtuel ne demande pas de posséder une somme de compétences nouvelles, bien qu’un savoir technique de base ne fasse bien sûr pas de mal. Ce qui est nécessaire, c’est la volonté d’être attentif, de poser beaucoup de questions, de fixer des règles et de s’y tenir, même au risque que vos enfants aient du mal à accepter cette intrusion sur leur territoire"... et qu’ils remettent éventuellement en cause votre propre dépendance à Internet, ajoute Larry D. Rosen, dont les constats vont dans le sens de Michelle Andrews.

Plutôt que de diaboliser cet outil ou de tenter d’en éloigner l’adolescent (qui trouverait très certainement un autre lieu pour s’y connecter), le parent ou l’animateur, l’éducateur ou l’enseignant peut réfléchir avec lui sur la façon dont il se présente sur Internet à travers des images ou des mots, sur comment il dialogue avec des « amis » qu’il n’a jamais rencontrés, sur l’équilibre à trouver entre des centres d’intérêts propres à MySpace et d’autres touchant à des activités dans le monde réel, etc.

Ce dialogue peut permettre à l’adulte de constater que l’adolescent peut retirer de MySpace certains bénéfices :

  • gagner en confiance et en estime de soi en communiquant à distance avec d’autres, alors que, peut-être, les relations qu’il entretient avec son entourage dans le monde réel sont plus difficiles,
  • trouver un soutien auprès d’autres (qui ne sont pas tous des cyber-prédateurs !),
  • apprendre à communiquer en respectant l’autre et à construire son identité,
  • développer sa créativité...

Le meilleur moyen pour un adulte de pouvoir dialoguer avec un adolescent sur MySpace est, selon Larry D. Rosen et d’autres spécialistes [7], qu’il crée sa propre page MySpace [8]. Son étude effectuée en juin 2006 sur 267 familles de Los Angeles montre que seulement 17% des parents ont créé leur page MySpace. Mais ces parents savent mieux que les autres 83% ce que contiennent les pages MySpace de leurs enfants et combien d’heures ceux-ci passent sur MySpace. Ils s’inquiètent moins des risques de sollicitations à caractère sexuel dont ils peuvent être l’objet sur MySpace et estiment que ces risques sont relativement rares. Ils parviennent mieux à dialoguer avec leurs enfants sur les usages et risques de MySpace.

La même étude révèle qu’un tiers des parents visite régulièrement la page de leur enfant, que 38% ne l’ont jamais fait, que 50% des parents autorisent leur enfant à surfer sur Internet dans sa chambre, que 62% d’entre eux ne parlent jamais de MySpace avec leur enfant, que moins de la moitié limite le temps passé par l’enfant sur Internet et 32% limitent le temps passé sur MySpace (mais les enfants avouent eux-mêmes ne pas respecter ces limites) et que 70% des adolescents interrogés ne voient pas de difficultés à ce que leurs parents visitent leur page MySpace.

Larry D. Rosen conseille aux parents de lire les messages adressés à leur enfant sur MySpace, de regarder qui sont leurs « meilleurs amis », d’interroger leur enfant sur les raisons pour lesquelles il les a choisis et de visiter les pages de ceux-ci.

Sur le fond, Rosen estime que MySpace est davantage un lieu de construction de soi pour les adolescents qu’un repaire de cyber-prédateurs. Il invite les parents à sortir de leur comportement incohérent qui consiste à s’inquiéter au sujet de MySpace, tout en laissant leur enfant faire ce qu’il veut dans sa chambre avec Internet et sans prendre le temps, pour la plupart d’entre eux, d’aborder le sujet "MySpace" à table...

Lectures :

  • La lettre de Veille scientifique et technique de l’INRP (juin 2006) sur http://www.inrp.fr/vst/LettreVST/pdf/juin2006.pdf,
  • n°139 (mars-avril 2006) de la revue Le Débat, sur le thème « Penser la société des médias II »,
  • Le pouce et la souris, livre de Pascal Lardellier.
  • Dana Boyd : Identity production in a networked culture : why youth heart MySpace (19 février 2006) et Friendster lost
  • Le blog Transnets de Francis Pisani, et en particulier ses billets sur MySpace, mes potes, mon identité, MySpace remplace l’absence d’espaces jeunes dans le monde réel et MySpace, les mauvaises raisons de ceux qui ont peur,
  • Accros à l’Écran ? Du Tamagotchi au cybersexe, et pourquoi pas !, entretiens avec Jean-Claude Matysiak et Odile de Sauverzac,
  • Comment les réseaux sociaux changent la vie, article de Yvan Rodic du 27 septembre 2005 sur http://www.largeur.com/expArt.asp?artID=1930.


[1] Le rang de MySpace dans le peloton de tête des sites américains varie selon les périodes et les estimations. On le place entre le second rang (devant Google !) et le septième. MySpace, créé en 2003, possède aujourd’hui plus de cent millions d’inscrits, dont la moitié ont plus de 18 ans (source : Libération du 19 et 20 août 2006).

[2] Signalons aussi l’existence de www.lexode.com, "première communauté francophone des 12-24 ans", et de http://www.6nergies.net, réseau orienté davantage vers le professionnel, ainsi que http://viaduc.com, http://www.linkedin.com et http://www.h3.com (en anglais), et aussi http://france.tribe.net (anglais), http://www.orkut.com (français), http://friendset.com (français), http://hi5.com (français). Par ailleurs, http://www.my-communities.com vous aide à créer votre propre communauté.

[3] « Decoding MySpace », 10 septembre 2006, en ligne sur http://www.usnews.com/usnews/news/articles/060910/18myspace_7.htm.

[4] Une étude américaine récente de l’université de Purdue montre qu’un tiers des recruteurs effectue une recherche par moteurs de recherche sur des candidats potentiels, et 11,5% étendent cette recherche aux réseaux sociaux tels que MySpace.

[5] En particulier “Blocking sexual predators and cyberbullies on MySpace. The kids are all right”.

[6] Article de Michelle Andrews cité ci-dessus.

[7] Comme John Shehan, responsable de projet au Centre pour les enfants disparus ou exploités, cité par Libération du 19-20 août 2006.

[8] « Memo to all parents of adolescents : it’s time to create your own MySpace page », article du 27 juillet 2006.

Mis en ligne le vendredi 22 septembre 2006

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